Dans l’article d’hier, je disais que les limites les plus importantes se cachent dans le sentiment du normal et que notre façon de communiquer pose problème.

On a tendance à exprimer ce qu’on ressent uniquement lorsqu’il y a un décalage suffisamment important entre ce qu’on attendait et la réalité.

Si c’est normal, le décalage est nul, s’il est nul, on a tendance à se taire, ou à dire « bah c’est normal non ? ».

C’est une façon de communiquer destructrice pour soi et les autres.

Par exemple, si je crois que mon enfant est plein de potentiel, travailleur, sérieux, et que je m’attends à ce qu’il réussisse, je vais trouver normal qu’il réussisse : le ressenti de la formule des émotions sera neutre.

Au début, lorsqu’ils sont petits, on va féliciter et encourager à chaque accomplissement « normal », on dira « oh bravo mon chéri » avec cette attitude béate du parent qui s’extasie devant les moindre faits et gestes de son enfant.

Puis avec le temps et en grandissant, on va s’habituer, la tendance sera souvent de ne plus y faire attention, et d’oublier d’encourager le travail et l’effort fourni … parce que c’est normal … parce qu’il a toujours tout réussi … parce qu’il a toujours bien travaillé … parce qu’il a toujours été sérieux … etc.

En tant que père, je me suis rendu compte de cette erreur.

Je me suis rendu compte que je ne faisais plus attention aux choses bien mais « normales » vues de chez moi mais qui ne l’étaient pas depuis le point de vue d’adolescent. Les petits efforts et les petits détails recevaient trop souvent un « c’est normal » silencieux et les erreurs ici et là génèraient trop souvent un « c’est pas normal » verbalisé.

Je le faisais sans y penser lorsqu’ils étaient petits et fragiles, mais lorsqu’ils ont commencé à devenir de petits adultes, j’ai dû faire un effort pour normaliser les erreurs, l’effort, l’apprentissage, les essais tout en continuant d’encourager, sans pour autant mettre la pression…

Cet investissement éducatif demande une attention chirurgicale et est probablement ce qu’il y a de plus difficile dans l’éducation.

C’est le Sai Weng Shi Ma de l’éducation : une bonne chose maintenant peut en être une mauvaise plus tard, et inversement.

C’est une lutte permanente entre une vision à court terme et une vision à long terme : quel est l’impact de ce que je fais maintenant à long terme ?

On ne peut pas savoir, mais on peut – on devrait – y faire attention.

Par exemple, les excès d’éducation positive posent problème aussi, c’est la construction d’enfants rois qui ne les préparent pas à la réalité de la vie.

À trop féliciter et encourager un enfant, on lui apprend qu’être félicité pour tout est normal, on lui crée alors une attente irréaliste et inadaptée à la réalité du collège, du lycée et de la vie.

La normalité bien intentionnée qu’on a voulu installer – celle de féliciter et encourager – est devenue une limite pour l’enfant, une attente envers les autres trop forte qui créera plus tard bien des soucis, car elle sera toujours en décalage avec la réalité.

Ce sont ces enfants qui sont souvent trop exigeants dans leur vie affective, attendent trop des autres tout en les oubliant, et qui croient que tout leur est dû.

On les voit encore plus tard en cabinet nous dire qu’ils ne comprennent pas pourquoi leur vie ne tourne pas rond alors qu’ils ont toujours eu des parents aimants et encourageants.

La confiance et les croyances utiles envers l’enfant sont devenues les limites du développement de son estime de lui-même et de sa capacité à affronter la réalité de la vie et des relations affectives.

En grandissant, ces enfants vont souvent faire « exprès » d’avoir des problèmes, à l’école ou ailleurs, pour avoir l’attention dont ils ont besoin, car tout le reste est passé dans le silence de la normalité : c’est le son du silence qui finit par faire beaucoup de bruit.

Quand je dis attention dont ils ont besoin, je veux dire que parfois ils ont besoin d’attention en plus quand le sentiment de normalité passe sous silence les choses bien, et qu’ils ont besoin d’attention en moins quand ce sentiment de normalité en fait trop.

Oui, en moins.

Les laisser se chercher, se tromper, apprendre, se confronter, affronter les manques et les vides. C’est dans un cadre sécurisé que ça se construit, par des parents qui ont une vision à long terme et qui savent mettre leur satisfaction immédiate, leurs peurs, leur envie de protéger leur enfant de côté.

Les adolescents feront tout pour avoir l’attention, en plus ou en moins, dont ils ont besoin.

Beaucoup appellent ça alors « la crise d’adolescence », comme si c’était normal que ça ne venait de rien d’autre que d’un schéma du développement de l’enfant et de l’adolescent. Encore de la « normalité ».

Ce sentiment de normalité peut vite devenir un poison agréable à avaler.

Parfois, il se déguise en loyautés familiales, en valeurs.

Ces attentes parentales issues d’un système familial habitué à cet état d’esprit qui se transmet de génération en génération, des « personne n’a jamais eu le bac chez nous » qui se glissent ici et là tandis que l’enfant rêvait de devenir avocat ou médecin, ou des « tout le monde est médecin chez nous » alors que l’enfant rêvait de devenir danseur.

La mission parentale devient de maintenir l’homeostasie et la normalité pour éviter de casser les loyautés familiales et de briser l’ego parental. Comment un enfant pourrait-il dépasser des adultes qui n’ont rien essayé d’autre que d’abandonner leurs rêves comme on le leur a enseigné ? Ou de se plier à des règles invisibles construites par conformisme ?

L’exemple des études est seulement là pour illustrer les enjeux de ce sentiment de normalité, des croyances et des attentes.

On pourrait trouver des centaines d’exemples.

Dans mes accompagnements, cette « normalité » installée par les parents pendant l’éducation est un des problèmes majeurs autour de l’estime de soi, d’oser et de dépasser les peurs et les doutes.

Ces enfants devenus adultes passent des années en thérapie pour travailler leurs traumas pensant que leurs problèmes viennent de choses marquantes émotionnellement.

Si c’est aussi vrai, c’est bien souvent dans tout ce qui a été silencieux que ces problèmes résident, dans le normal.

Les attentes parentales forgent l’estime et l’identité de l’enfant.

C’est une vraie catastrophe éducative qui a lieu sans que personne ne s’en rende compte puisque c’est normal.

Le ressenti de normalité fait passer à la trappe ce qui aurait pu passer pour génial dans d’autres situations.

Les échecs, les difficultés deviennent une façon d’avoir l’attention des parents et du système familial.

C’est aussi comme ça que des couples s’éteignent.

Mais nous en parlerons demain.

À propos de Laurent Bertin


Né le 6 juin 1975, je suis coach, conférencier et formateur depuis plus de 12 ans. Marié depuis 25 ans, je suis père de 4 enfants. J’ai 3 chats et deux chiens que j’adore.

Je suis un solitaire atypique, avec une anxiété sociale que j'ai réussi à intégrer pour en faire une force. J'aime la tranquillité, la simplicité, l'authenticité et l'honnêteté.

Ancien directeur informatique dans une grande banque française, j’ai tout quitté du jour au lendemain pour devenir praticien en hypnose. J’ai développé mon cabinet, suis devenu formateur, co-directeur d’un grand centre de formation pour tout quitter à nouveau pour développer mon activité via Internet.

Aujourd’hui, je peux travailler d’où je veux quand je veux et moins de 2h par jour. J’ai triplé mes revenus de directeur en aidant mes clients et en formant des milliers de personnes à mieux vivre leur métier et à mieux aider leurs clients.