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Quand les morales des histoires sont nulles

Quand les morales des histoires sont nulles

Lorsque j’ai écrit le billet « Démasquer la fausse connaissance », un ami a partagé cette histoire en commentaire sur Facebook :


Dans l’un des cours de médecine, le professeur se tourne vers l’un des étudiants et lui demande : « Combien de reins avons-nous ? »

« Quatre », répond l’étudiant.

« Quatre ? » demande le professeur avec l’arrogance des personnes qui prennent plaisir à souligner les erreurs des autres.

« Apportez de l’herbe, nous avons un âne dans la classe », ordonna le professeur à son assistant.

« Et une tasse de café pour moi ! », répondit l’élève.

Le professeur était tellement en colère qu’il expulsa l’étudiant de la classe.

L’élève était l’humoriste Aparicio Torelly Aporelly (1895-1971), dit le Baron de ltararé.

Alors qu’il quittait la classe, l’étudiant corrigea le professeur en colère en disant :

« Monsieur, vous m’avez demandé combien de reins ‘nous avons’. Nous en avons quatre : vous en avez deux et moi deux.

Le ‘Nous’ est pluriel.

Bon appétit et savourez l’herbe ! ».

La vie exige plus de compréhension que de connaissances.

Parfois, les gens ayant un peu plus de connaissances ou croyant en avoir pensent qu’ils ont le droit de sous-estimer et d’humilier les autres.


Ce commentaire a reçu plusieurs likes.

C’est compréhensible, il y a plein de bonnes raisons à apprécier ce genre de petites histoires.

Mais moi, je la trouve mauvaise.

J’irai même plus loin.

Ce genre d’histoires peut nous nuire.

La vie exige plus de compréhension que de connaissances

Une jolie phrase qui a l’air vrai – trop mimi !

Ça fait une jolie citation à mettre sur un mur.

Mais est-ce vrai ? Rien n’est moins sûr.

La vie exige ? Ah bon ? Où ça ? Selon quels critères ? Dans quels contextes ? Pourquoi lui donner autant de pouvoir à la vie ?

De la compréhension ? C’est-à-dire ? Si je suis malade d’un cancer à l’hôpital, « la vie » exige de la compréhension ou de la connaissance ? La connaissance de quoi ? C’est-à-dire ?

Et la morale.

Tellement sexy. Tellement jolie.

Parfois, les gens ayant un peu plus de connaissances ou croyant en avoir pensent qu’ils ont le droit de sous-estimer et d’humilier les autres.

Miam ! On en mangerait !

Oui !

Luttons contre l’autorité imbue de sa personne et qui parle mal aux gens !

Contre ces « autres » qui ne sont pas bienveillants et se croient supérieurs à nous, pauvres petites gens.

Sous-estimer et humilier les autres, mon Dieu ! Quelle idée !

Ceux qui le font ne s’en rendent pas compte.

Qui se lève le matin en se disant « Hmm, tiens, aujourd’hui, c’est décidé, je vais être un connard humiliant ».

Ça m’arrive parfois, mais c’est parce que c’est chiant d’être toujours quelqu’un de bien, j’aime varier les plaisirs.

Et quasiment tout le monde sous-estime quelqu’un à un moment donné ou à un autre. Qui ne s’est jamais trompé sur quelqu’un ?

Ces histoires m’énervent.

Parce qu’elles touchent les biais du développement personnel, de la néo-spiritualité et du culte de la pensée positive.

Elles nous donnent – l’air de rien – le bâton de victime, elles nous déresponsabilisent, tout en flattant notre ego.

Des histoires comme ça qui reçoivent beaucoup de likes, j’en vois passer plein.

Oui, oser être soi est important.

Mais il faut avant tout prendre ses responsabilités.

Parce que l’âne de l’histoire, c’est l’étudiant.

Et nos biais vont avoir tendance à nous le faire oublier.

Parce qu’il y a du « name dropping » (lâchage de noms), une technique d’influence qui consiste à balancer des noms connus pour faire autorité et faire croire que le message a de la valeur.

Ça aurait été écrit « L’élève était toto l’idiot du village », avant la morale, vous auriez lu l’histoire comment ?

Il n’y aurait pas eu besoin de morale, le professeur aurait juste été quelqu’un d’humiliant et désagréable.

Ça change quoi de savoir que l’élève allait devenir un humoriste talentueux ? Le droit de faire la morale ?

Ça ne change rien à leurs comportements respectifs. Le métier qu’on fait ou qu’on fera plus tard n’a aucun lien avec notre attitude, notre morale et nos valeurs.

Ces biais dans ces histoires n’ont l’air de rien mais ils ont un impact fort sur notre perception de la vie, de la réussite, du respect et de l’autorité.

Sans doute que le professeur était con, hautain et humiliant.

Et qu’il aimait corriger les erreurs des autres.

C’est un comportement fréquent, qu’on a tous sans doute eu, notamment sur les réseaux sociaux.

Bien sûr que la forme compte et qu’il y a d’autres façon de le faire.

Mais il n’aura rien appris dans cette histoire. Il n’aura pas évolué. Tout ce qu’il aura retenu est que cet élève était bien stupide, et à raison.

Qu’il soit devenu humoriste plus tard ne change rien.

La réussite dans une carrière n’a jamais défini les qualités, les valeurs morales et humaines d’une personne.

Si ça avait été mon gosse, il m’aurait entendu, et pas qu’un peu.

Parce que l’usage commun du nous dans le contexte de cette question, tout le monde le connait.

Donner un autre sens à l’usage commun et en faire un argument pour ridiculiser quelqu’un – à tort ou à raison – il faut être – disons-le – un sale con.

Ce ne sont pas les connaissances qui rendent con, hautain et humiliant.

Des humiliations, on en a probablement tous connu.

Même probablement données.

Je ne sais pas vous, mais moi, je ne suis pas fier de certains moments de ma vie. Et c’est sans compter les moments où j’ignore que j’ai fait du mal à des gens.

Quand on regarde notre passé, je crois qu’on peut tous se rendre compte qu’à un moment ou à un autre, on a été de vrais salauds.

Et la personne qui me dit le contraire, je pense qu’il lui manque un peu de perspective sur les choses et sur sa vie.

Les pires humiliations que j’ai vécues, c’était au collège, par des gamins avec le niveau de connaissances d’une huitre.

Ce n’est pas la connaissance qui donne le droit.

Ce n’est pas la connaissance qui fait sous-estimer et humilier les autres.

C’est l’impuissance qui s’exprime en toute-puissance.

C’est le sentiment de faiblesse qui s’exprime en prise de pouvoir.

C’est la bêtise qui s’exprime en violence.

C’est la souffrance qui s’exprime comme elle peut.

Je me méfie toujours de ces petites histoires qu’on like l’air de rien sur les réseaux sociaux.

Leur morale nous conforte souvent dans un système où les autres sont le mal, nous sommes le bien et victimes des méchants pas beaux.

Ça renforce nos biais sur la réussite, l’autorité, la connaissance…la liste est longue.

Ça déresponsabilise.

Ça nous conforte dans la position de victime, celle de chercher – et de trouver – un coupable à notre situation.

Je ne crois pas que ce soit aidant.

Du tout.

C’est sur ce genre de détails que nos croyances limitantes se renforcent.

On ne le voit pas, mais on vient probablement de dire « Oui » à des choses qui nous limitent dont on cherche à se débarrasser depuis longtemps.

ps : l’ami qui a mis en commentaire cette citation s’appelle Namir, on discute beaucoup tous les deux et son blog mérite d’être lu.

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